Adrien Chevrot ­— Comme si la pluie nous avait plu

EXPOSITION  du 4 décembre 2020 au 6 février 2021

Vernissage vendredi 3 décembre, à partir de 18h30

 

L’épreuve photographique est bleue, d’une multitude de bleus, comme l’on n’en voit jamais assez. Bleu nuit, marine, cobalt, minéral, lapis-lazuli, céruléen, roi, ciel et azuréen. La « Nuit » regorge de couleurs, elle s’étoile grâce à l’entêtement silencieux de patelles et autres mollusques, population amarrée depuis toujours aux roches des estrans les plus sauvages.

C’est ici qu’Adrien Chevrot s’empare du champ chromatique bleu pour le faire surgir, dans une telle précision de la nuance que celle-ci convoque une forme de tendresse. Caresse colorée dont la naissance s’est patiemment développée depuis l’obscur du film photographique sous-exposé. Depuis le noir advient le bleu qui relève et souligne en cascade les aspérités du plan, ses brisures, ses plis, sa dureté. Le plus grand calme règne dans ce balai de formes, proies d’un aléatoire naturel si bien agencé, calme troublé pourtant par une apparition comparable à celle d’un invité inattendu. Car plus haut, se découpe nettement un petit pan de pierre à fleur de regard, polygone triangulaire à la base légèrement arrondie et à la teinte jaune-orange. Une irruption qui pulvérise spontanément ce que l’on aurait attendu de l’image, par habitude.

Cette première exposition personnelle de l’artiste est ainsi composée de pièces inédites issues d’une série rassemblant plus de 900 photographies, résultat de quatre années de recherches dédiées aux pierres. Une sourde immersion au cœur de paysages maritimes rocheux via lesquels s’établissent des rapports de formes, de matières et de couleurs, comme autant de signaux mutiques, érodés et façonnés successivement par la mer. Des images qui passent dans le monde et réveillent un désir, celui de la contemplation pensive dont nous faisons une expérience avide. Regarder-voir ; et transgresser (enfin !) le flot des pulsions scopiques qui gouvernent notre relation à l’objet visuel.

« Je suis photographe », dit-il. Poursuivant, il nous dit encore que « l’image-pensive est une pensée, qui vit à côté du langage et tourne dans l’image ». Le poème intervient alors de manière aussi simple qu’inévitable. Il s’installe comme un nuage vibrant dans la photographie. Mais serait-ce un film ? Car oui, il y a bien du mouvement, il y a aussi des mots et une voix qui scande le texte révélé à l’image par petits à-coups. Ici, se matérialise la rencontre de la photographie et du poème, les Photopoèmes donc : enchaînement de cinq courtes pièces vidéo toutes droit sorties d’une divagation numérique à la lumière d’un écran d’ordinateur refilmé par l’artiste.

Le basculement vers l’image digitale résulte de cette capacité à éprouver les conditions d’existence de la vue photographique elle-même. En cela, expérimenter dans et avec l’image pose nécessairement la question du dépassement du sujet, pour bâtir une œuvre alliant avec finesse praxis et poiësis.

Comme si la pluie nous avait plu est un appel à submerger les mécanismes de récits attribués aux images pour détourner notre attention du commentaire, pur produit de l’agitation humaine. Recherche d’un équilibre liminal qui influe et se superpose à notre perception, là où la couleur et le poème s’amalgament, se rythment l’un l’autre.

Maintenant empreints d’une attention nouvelle, nous revenons sur nos pas afin de sonder en détail cette centaine de photographies que constitue le Corpus machine. Chaque image compte, et l’ensemble sans début ni fin nous happe, porteuse d’une substance chatoyante et tranchée, carottée, comme l’on prélève une portion de matière que l’on glissera ensuite en sachet.

Face à nous, le diptyque des Accidents se révèle d’une grande et généreuse picturalité qui aimante le regard. Petits pans de roches multicolores, ocres roux, bleus pastel, algues luisantes et balanes monotones, tous incarnent le prélude aux poèmes solarisés qui nous invitent à

Prendre appui sur un léger vide

Pour cueillir du bout des lèvres l’infiniment

Petit

Et l’on remonte le fil de l’exposition, associant ou dissociant à volonté image, mouvement et langage… Laisser ainsi aventureusement éclore le visible est une des façons de pratiquer ce retrait, cher à l’artiste et essentiel face à l’image, qui nous dit comme il est indispensable de se désaccoutumer à voir pour enfin regarder.

Camille Pradon, février 2020

 

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Copyright : Adrien Chevrot, Nuit, 2019